Depuis quelques années, le « cloud souverain » est devenu un sujet récurrent dans les discours politiques, les tribunes médiatiques et les stratégies des grands groupes technologiques. On nous annonce des initiatives ambitieuses, des partenariats historiques, des enveloppes à plusieurs milliards d’euros. Le cloud souverain serait un grand chantier à venir, un projet d’avenir qu’il faudrait encore construire.
Et si on vous disait qu’il existe déjà ?
Le grand récit du cloud souverain « nouvelle génération »
Ces dernières années, plusieurs consortiums ont vu le jour avec l’ambition affichée de proposer un cloud « de confiance » aux entreprises et administrations françaises :
- S3NS, porté par Thales et Google Cloud, promet un cloud souverain basé sur l’infrastructure Google mais opéré depuis la France.
- Bleu, né de l’alliance entre Orange, Capgemini et Microsoft, ambitionne de proposer Azure et Microsoft 365 dans un cadre jugé compatible avec les exigences françaises.
- NumSpot, soutenu par Docaposte, Dassault Systèmes, Bouygues Telecom et Banque des Territoires, se positionne sur le marché du cloud public souverain.
Ces projets ont en commun d’être présentés comme la réponse institutionnelle au problème de la souveraineté numérique. Ils mobilisent des noms prestigieux, des budgets conséquents et une communication soignée. Mais ils partagent aussi un paradoxe fondamental.
Le paradoxe : une souveraineté construite sur des fondations étrangères
Regardons les choses en face. S3NS repose sur la technologie Google Cloud. Bleu repose sur Microsoft Azure. Dans les deux cas, le logiciel, l’architecture, les API, les formats de données et une partie significative de la propriété intellectuelle restent entre les mains d’entreprises américaines, soumises au droit américain.
On peut enrober cela de contrats, de certifications et de licences. On peut placer des serveurs sur le sol français et confier les clés de chiffrement à une entité de droit français. Mais la question demeure : peut-on parler de souveraineté quand la brique technologique fondamentale échappe à tout contrôle national ?
Le Cloud Act américain, adopté en 2018, permet aux autorités des États-Unis d’exiger l’accès aux données détenues par des entreprises américaines, quel que soit le pays où ces données sont hébergées. Tant que la couche logicielle appartient à un éditeur américain, ce risque juridique existe. Aucun montage contractuel ne peut le faire disparaître complètement.
On ne construit pas la souveraineté sur le logiciel d’un autre.
La souveraineté silencieuse
Pendant que ces grands projets font la une des journaux, un autre cloud souverain existe. Il ne fait pas de conférences de presse. Il ne lève pas de fonds. Il ne signe pas de partenariats stratégiques avec des GAFAM. Et pourtant, il fonctionne. Depuis des années.
Ce cloud, c’est celui des hébergeurs indépendants français. Des entreprises qui ont fait le choix, parfois depuis plus de dix ans, de :
- Posséder leur propre infrastructure — serveurs, réseau, datacenter. Pas de location chez un hyperscaler, pas de revente d’instances AWS rebadgées.
- Maîtriser leur pile logicielle — avec des solutions open source comme Proxmox, Ceph, Linux, plutôt que des licences propriétaires liées à un éditeur étranger.
- Héberger les données exclusivement en France — pas seulement « en Europe », mais dans des datacenters identifiés, sur le territoire français.
- Ne dépendre d’aucun fournisseur étranger pour les fonctions critiques — ni pour la virtualisation, ni pour le stockage, ni pour le réseau.
Ces hébergeurs ne prétendent pas réinventer le cloud. Ils l’exercent, concrètement, avec une indépendance que les grands projets labelélisés peinent à atteindre.
Ce que signifie la souveraineté technique, vraiment
La souveraineté numérique ne se décrète pas par un label ou un communiqué de presse. Elle se mesure à des critères techniques précis :
- Propriété du matériel. Les serveurs, le stockage, les équipements réseau appartiennent-ils à l’opérateur ou sont-ils loués à un tiers ?
- Contrôle de la pile logicielle. L’hyperviseur, le système de stockage distribué, l’orchestration sont-ils open source ou propriétaires ? Peut-on les auditer, les modifier, les remplacer ?
- Autonomie réseau. L’opérateur dispose-t-il de son propre numéro de système autonome (AS) et de ses propres blocs d’adresses IP, ou dépend-il d’un transitaire unique ?
- Localisation physique. Les données sont-elles dans un datacenter identifié, sur le sol français, dont l’opérateur est lui-même français ?
- Indépendance juridique. L’entreprise est-elle de droit français, sans actionnariat étranger susceptible de créer une dépendance vis-à-vis de juridictions extra-européennes ?
Quand on applique cette grille de lecture, la hiérarchie habituelle s’inverse. Les grands projets médiatisés échouent sur plusieurs critères. Les petits hébergeurs indépendants les remplissent presque tous.
Souveraineté réelle vs souveraineté de label
✅ Souveraineté réelle
- Infrastructure détenue en propre
- Pile logicielle open source (Proxmox, Ceph, Linux)
- Numéro AS et blocs IP propres
- Datacenter français, opérateur français
- Aucune dépendance technique à un hyperscaler
- Code source auditable
- Capital 100 % français
⚠️ Souveraineté de label
- Serveurs en France, logiciel américain
- Hyperviseur et stockage propriétaires (Google, Microsoft)
- Dépendance contractuelle à un éditeur étranger
- Exposition au Cloud Act via la chaîne technologique
- Formats et API verrouillés
- Code source opaque
- Licence révocable par l’éditeur
La force du petit
On oppose souvent les hébergeurs indépendants aux géants du cloud en utilisant la taille comme argument disqualifiant. « Ils n’ont pas l’échelle. » « Ils ne peuvent pas rivaliser. » « Le cloud, c’est une affaire d’hyperscalers. »
Pourtant, la taille réduite est aussi une force :
- Agilité. Quand un client a un besoin spécifique, la réponse arrive en heures, pas en semaines de tickets escalés à travers trois niveaux de support.
- Contact direct. Vous parlez à l’ingénieur qui gère votre infrastructure, pas à un chatbot ou un plateau téléphonique externalisé.
- Responsabilité. Un hébergeur indépendant engage sa réputation à chaque intervention. Il n’a pas le luxe de l’anonymat d’une multinationale.
- Liberté de choix. Pas d’actionnaires poussant à maximiser les marges à court terme. Pas de feuille de route dictée par un éditeur. Les décisions techniques sont prises pour les bonnes raisons.
- Transparence. Quand votre hébergeur compte 15 personnes, il n’y a nulle part où cacher les problèmes. C’est une contrainte qui devient une vertu.
Pour la grande majorité des entreprises françaises — PME, ETI, collectivités, associations — les besoins en hébergement ne nécessitent pas un hyperscaler mondial. Ils nécessitent un partenaire fiable, compétent et accessible. Exactement ce que proposent les hébergeurs indépendants.
Ce n’est pas une question de nationalisme
Précisons un point important : défendre la souveraineté numérique, ce n’est pas être « anti-américain ». Les technologies développées par les éditeurs américains sont souvent excellentes. AWS, Google Cloud et Azure ont révolutionné l’industrie. Personne ne le conteste.
La question n’est pas la qualité de ces services. La question est celle du choix et du contrôle.
Quand une entreprise française place ses données, ses applications et ses processus métier dans un cloud dont la technologie fondamentale est contrôlée par une entreprise étrangère, elle crée une dépendance. Une dépendance qui peut devenir problématique en cas de conflit géopolitique, de changement réglementaire, de décision unilatérale d’un éditeur, ou simplement d’augmentation tarifaire imposée.
La souveraineté, c’est avoir le choix. Le choix de son infrastructure. Le choix de ses outils. Le choix de partir si les conditions changent. C’est la liberté de ne dépendre de personne pour les fonctions essentielles.
L’open source comme fondation
Il y a un élément clé qui rend cette souveraineté possible : l’open source.
Des projets comme Proxmox VE (virtualisation), Ceph (stockage distribué), Linux (système d’exploitation), HAProxy (répartition de charge) ou WireGuard (VPN) offrent des alternatives matures et performantes aux solutions propriétaires.
Avec l’open source :
- Le code est auditable. On sait ce que fait le logiciel.
- Aucun éditeur ne peut révoquer une licence ou imposer un changement de tarif unilatéral (comme l’a fait Broadcom avec VMware).
- La communauté garantit la pérennité. Un projet open source ne disparaît pas quand une entreprise fait faillite ou change de stratégie.
- L’interopérabilité est native. Pas de format propriétaire, pas de verrouillage.
Construire un cloud souverain sur de l’open source, c’est garantir que la souveraineté ne repose pas sur la bonne volonté d’un éditeur, mais sur un socle technologique collectif et ouvert.
Un exemple concret : ce que nous faisons chez Datacampus
Chez Datacampus, nous n’avons pas attendu les annonces gouvernementales pour construire un cloud souverain. Nous le faisons depuis notre création. Voici à quoi cela ressemble concrètement :
- Notre datacenter Cassin1, situé au Futuroscope, nous appartient. Nous maîtrisons l’énergie, le refroidissement (y compris par immersion), la sécurité physique.
- Notre réseau est porté par notre propre numéro de système autonome (AS50446) avec du peering direct et des transitaires multiples.
- Notre virtualisation repose sur Proxmox VE, solution open source européenne, sans aucune dépendance à VMware, Hyper-V ou un hyperscaler.
- Notre stockage distribué utilise Ceph, capable de gérer des pétaoctets de données en haute disponibilité, sans licence propriétaire.
- Notre statut d’entreprise à mission inscrit dans nos statuts l’engagement envers un hébergement responsable, durable et indépendant.
- Notre équipe est entièrement basée en France, à Niort et au Futuroscope. Le support est assuré par les mêmes ingénieurs qui gèrent l’infrastructure.
Nous ne sommes pas les seuls. D’autres hébergeurs indépendants français font le même travail, avec la même exigence. Le cloud souverain n’est pas un projet théorique. C’est un écosystème vivant, qui héberge déjà des milliers d’entreprises et d’organisations.
Le vrai défi : la visibilité
Si le cloud souverain existe déjà, pourquoi est-il si peu visible ? Parce que les hébergeurs indépendants n’ont pas les budgets marketing des GAFAM. Parce que les médias préfèrent couvrir les annonces spectaculaires à plusieurs milliards plutôt que le travail quotidien de PME qui font tourner l’infrastructure du pays.
Le vrai défi de la souveraineté numérique n’est pas technique. Il est culturel. C’est le réflexe qui pousse un DSI à choisir AWS « parce que personne n’a jamais été viré pour avoir choisi Amazon », plutôt que de considérer un hébergeur français qui répondrait mieux à ses besoins réels.
C’est aussi un défi politique. Quand l’État attribue des marchés cloud à des consortiums bâtis sur des technologies américaines tout en parlant de souveraineté, il envoie un message contradictoire. Un soutien plus affirmé aux acteurs indépendants français — par la commande publique, par la simplification administrative, par la reconnaissance de leur rôle — changerait la donne.
Conclusion : arrêtons de chercher ce qui existe déjà
Le cloud souverain n’est pas une promesse. C’est une réalité. Il est opéré par des femmes et des hommes qui ont choisi l’indépendance technologique, l’open source et la proximité avec leurs clients. Il ne tient pas dans un PowerPoint de 200 slides présenté à Bercy. Il tient dans des datacenters français, sur des serveurs possédés par des entreprises françaises, avec du logiciel libre que n’importe qui peut auditer.
La souveraineté numérique n’est pas une question de taille. C’est une question de choix. Et ce choix, il est disponible aujourd’hui.
Datacampus est un hébergeur et infogérant français, entreprise à mission, basé au Futuroscope. Nous concevons, déployons et opérons des infrastructures cloud souveraines depuis notre propre datacenter, avec une pile technologique 100 % open source.
— Pierre